samedi 17 janvier 2009

Wikipédia à l'aune de Hayek

"One can't understand my ideas about Wikipedia without understanding Hayek." C'est ce que déclarait le fondateur de Wikipédia, Jimmy Wales, au journal libertarien Reason en juin 2007. En particulier, Jimbo Wales de citer un texte de 1945, L'utilisation de la connaissance dans la société comme fondamental dans la genèse du projet d'encyclopédie librement modifiable. L’utilisation de la connaissance dans la société est l’un des textes les plus importants de Hayek à mes yeux. Cet article, paru dans l’American Economic Review de septembre de 1945 souligne en particulier que la connaissance dans la société est dispersée et ne peut être entièrement connue par une autorité centrale. De là découle pour Hayek une critique de la planification, différente de celle développée dans La Route de la servitude et plus juste et efficace selon moi. Il écrit ainsi, pour expliquer l'échec de la planification :
La raison en est que les « données » sur lesquelles se fonde le calcul économique ne peuvent et ne sont jamais « données » à un esprit unique pour le compte de la société dans son ensemble, pour en prévoir les implications. Le caractère particulier du problème de l'ordre économique rationnel est précisément déterminé par le fait que la connaissance de l'environnement dont nous pourrions avoir besoin n'existe jamais sous une forme concentrée ou agrégée, mais uniquement sous la forme d'éléments dispersés d'une connaissance incomplète et fréquemment contradictoire que tous les individus séparés possèdent en partie.
Wales tire justement les conclusions de l'analyse de Hayek en reconnaissant que l'information est dispersée et donc que chacun peut y apporter, et non seulement quelques experts. Dès lors le support wiki, en donnant à tous les moyens d'apporter sa contribution est effectivement dans la veine de la réflexion de Hayek.

En outre, en reconnaissant l'imperfection de ce projet d'encyclopédie et en laissant un processus de progrès par erreurs et corrections, il facilite une démarche éminemment libérale, dans la veine des idées de John Milton, d'Humboldt, de Popper, de Michael Polanyi et d'Hayek. Comme le disait un auteur qui m'est cher, le libéralisme est la méthode de la liberté qui « reconnaît la possibilité de toujours pouvoir tomber dans l’erreur et qui s’attend à ce que d’autres cherchent à découvrir cette erreur et à trouver la bonne voie vers la vérité. [..] [Le libéral] sait que c’est seulement à travers l’erreur que l’on arrive à la vérité ». Si critique libérale de Wikipédia il doit y avoir, ce n'est a priori pas sur ce terrain qu'elle doit avoir lieu, n'en déplaise à Alithia.

La recherche de la neutralité de point de vue peut également, dans une certaine mesure, se lire dans une perspective hayekienne : en refusant de trancher mais en laissant les principales idées être en compétition, on peut espérer que les meilleures émergeront, dans un processus évolutionniste.

Cependant, dans cette même perspective, Wikipédia pose certains problèmes :

Le premier, que j'ai évoqué par ailleurs, est le problème fondamental de la neutralité de point de vue : qui va décider de l'équilibre entre les différents points de vue et sur quels critères? La réponse de Wikipédia est grosso modo une réponse démocratique : consensus entre les intervenants, avec prime aux plus nombreux. Ce point était déjà abordé, indirectement, dans L'utilisation de la connaissance dans la société :
On peut admettre qu'en ce qui concerne la connaissance scientifique, un groupe d'experts convenablement choisis peut se trouver dans la position la plus favorable pour disposer des connaissances les plus avancées - ce qui renvoie donc à la difficulté de sélectionner lesdits experts.
Le second, est la posture sectaire de nombreux intervenants de Wikipédia face à la critique : qui n'a pas entendu la remarque "si tu n'es pas content, fais le toi-même" ? Cette réponse facile est bien trop souvent la seule réponse d'une communauté dont la bureaucratisation semble avoir supprimé la flexibilité et l'ouverture d'esprit, au profit de préoccupations politiques.

La dernière limite, probablement la plus essentielle, est celle touchant à la situation de monopole qu'a Wikipédia sur la connaissance sur Internet. Quelque soit la recherche ou presque, Wikipédia arrivera dans les trois premiers résultats, quelquesoit la qualité de l'article concerné. L'encyclopédie de l'Agora, bien souvent de meilleure qualité, est systématiquement recalée derrière comme de nombreux sites. L'internaute moyen n'allant pas au delà de ces fameux trois résultats, on peut considérer Wikipédia comme la seule source d'information pour un lecteur pressé, avec un risque réel de diffusion d'informations systématiquement biaisées (dans des sens variables d'ailleurs) ou fausses. C'est un point gênant car cette situation n'a rien de naturel mais découle des choix de Google. Pourquoi une page de Wikipédia tout juste créée devrait-elle bénéficier d'un PR (indice de notoriété) de quatre, alors que la qualité du reste de l'encyclopédie ne préjuge en rien de celle de l'article?

En outre, la présentation que Wikipédia fait d'elle même n'est pas exacte : se présenter comme une free encyclopedia that anyone can edit, c'est masquer que les informations présentées ne doivent être évaluées qu'en fonction de l'autorité de la source qui la soutient. Wikipédia n'est pas et ne pourra jamais être une encyclopédie en raison des processus par lesquelles elle se construit. L'internaute qui lit les pages de Wikipédia ne le sait pas ou n'en est pas conscient. Il y a un fossé entre ce qui est extrêmement positif dans la communauté des contributeurs (ne pas se satisfaire d'une affirmation qui ne soit fondée) et le manque d'esprit critique apparent du lecteur lambda. L'image ci-dessous est malheureusement loin de la réalité.

De là à dire qu'il faut interdire Wikipédia comme certains critiques acharnés le demandent (Alithia bis...), il y a une étape de trop. La situation actuelle ne peut pas être durable, comme on l'observe avec les critiques de plus en plus fréquentes de Wikipédia dans les médias. Wikipédia ayant de moins en moins la masse critique d'éditeurs pour conserver une qualité acceptable, elle perd et perdra encore progressivement en réputation jusqu'à être remplacé par autre chose. La nature a horreur du statu quo et des alternatives apparaitront progressivement.

Ce dernier point permet de souligner un élément essentiel : ce n'est pas Wikipédia qui est particulièrement intéressant d'un point de vue libéral. L'optimisme béat de Reason est franchement exagéré. Ce qui est fondamentalement libéral, c'est Médiawiki, le logiciel derrière, qui permet à chacun de diffuser facilement ses connaissances. Avec un tel support, et plus généralement avec les NTIC, des alternatives peuvent voir le jour aisément et les meilleures solutions émerger.

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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Votre analyse est intéressante. Toute fois vous dîtes que Alithia prône l'interdiction de WP, je ne sais pas où vous avez vu cela, c'est inexact. Elle rapporte que les universités 'l'interdisent de citation, ce qui est différent. Elle montre les mêmes problèmes que vous soulignez, ainsi que d'autres comme les partis pris mais je crois que c'est surtout la mauvaise qualité de WP ,toujours classée en tête de Google , qui la contrarie.

Cela dit personnellement je serais d'accord, quand on voit le nombre d'articles complètement bidons.

Un autre phénomène est la manière insupportable dont se passe la rédaction. Si vous essayez de modifier un article, la première réaction des habitués sera de virer votre contribution, si vous ne répétez pas les mêmes propos et a priori de l'article. J'ai essayé de corrigé des erreurs grossières et me suis fait aussitôt reverté sans explication comme ils disent dans leur jargon franglais. C'est extrêmement désagrable. On sent qu'il faut être ans la ligne établie sur le sujet sinon, dehors.

Ce qui explique pourquoi le nombre de contributeurs baisse.